Vivre FM : ITW de Jérémie Boroy sur l’accessibilité électorale

Jérémie Boroy, délégué général de l’association Aditus, était l’invité de la rédaction de Vivre FM le 2 décembre 2011. Il était interrogé sur l’accessibilité des campagnes électorales. 

Retrouvez le podcast sur le site de Vivre FM et sa transcription écrite ci-dessous (émission en 3 parties)

Présentateur : Invité de la rédaction ce matin : Jérémie Boroy.  Bonjour, Jérémie.

Jérémie Boroy : Bonjour.

Présentateur : Merci d’être avec nous ce matin. Vous engagez un combat pour l’accessibilité des campagnes électorales. C’est pas un peu trop tôt ?

Jérémie Boroy : Trop tôt, non, je pense pas, parce que, là, on est à la veille d’un rendez-vous important avec la présidentielle de 2012. Et on a vu avec les campagnes précédentes que, lorsqu’on s’y prenait trop tard pour interpeler les candidats et leur formation politique, la campagne était déjà lancée. Donc, là, la démarche, c’était vraiment de les interpeler et de les inciter à intégrer l’accessibilité de leur campagne électorale dès maintenant.

P : Alors, vous avez été président d’une grande association dans le domaine des sourds. Et on sait que cette question de l’accessibilité pour les sourds, elle est importante pour vous. Le discours de Nicolas Sarkozy, hier, à Toulon, il était traduit en langue des signes ou sous-titré ? Est-ce que les auditeurs sourds, est-ce que les téléspectateurs sourds ont pu le voir ou le comprendre ?

JB : Je n’ai pas fait attention, je n’étais pas au discours du président à Toulon. J’ai remarqué néanmoins que, depuis qu’il a été élu, la communication du président de la République est davantage accessible. Par exemple, la dernière fois, lorsqu’il a été interrogé à la télévision, le site de l’Elysée a repris la vidéo avec la traduction en langue des signes et le sous-titrage. Donc, c’était quand même assez innovent pour pouvoir le souligner.

P : Donc, votre combat pour l’accessibilité de la campagne électorale, ça concerne quoi ? La télévision, par exemple ?

JB : Alors, aujourd’hui, la télévision, elle, elle est directement visée par les obligations prévues par la loi.

P : Elle n’a pas le choix, c’est obligatoire.

JB : Elle n’a pas le choix. Alors, par contre, elle a la possibilité de faire mieux. Et c’est aussi là un combat du CSA, avec Michel Boyon qui, à chaque campagne électorale, rappelle aux chaînes, dans la recommandation du CSA, qu’elles peuvent donc faire un effort particulier au moment des émissions qui sont liées à la campagne électorale pour que le sous-titrage en direct, pour que les traductions en langue des signes soient de bonne qualité.

P : Tout ça, c’est pendant la campagne officielle. On en est encore loin aujourd’hui. Commencent déjà les premiers meetings. On voit bien, en particulier François Hollande qui est déjà dans cette campagne électorale. Est-ce que, aujourd’hui, les déplacements de François Hollande, la communication de François Hollande, elle est accessible ?

JB : Alors, là, elle démarre, effectivement, sa campagne. Je n’ai pas encore tous les éléments. Ce qui est sûr, c’est que, quel que soit le candidat, l’accessibilité qu’il devrait mettre en place doit dépasser les seules séquences qu’il consacre au sujet du handicap. C’est bien l’ensemble de leurs meetings, l’ensemble de leurs interventions, l’ensemble de leurs supports de communication, que ce soit le site internet, que ce soit la profession de foi, que ce soit les tracts, que ce soit les affiches, que ce soit les communications audiovisuelles, qui doivent être accessibles à toutes les formes de handicap.

P : Alors, les tracts, ils doivent être en braille, maintenant ? Tous les tracts des candidats, les tracts distribués au marché le dimanche, ils devront être en braille ?

JB : Un tract distribué peut avoir son équivalent en format numérique sur un site internet. Reprendre le texte pour qu’il puisse être consulté par les personnes qui voient mal ou qui ne voient pas, c’est tout-à-fait possible et, surtout, ça ne coûte rien.

P : Handicap moteur. Comment est-ce qu’il faut rendre accessible la campagne électorale aux personnes handicapées moteur ?

JB : Pour le handicap moteur, on va faire attention à préserver leurs accès aux salles de réunions publiques, aux meetings, aux déplacements du candidat, alors que le candidat est en contact avec les électeurs, la population. On va faire en sorte que le quartier général ou le siège du candidat, ou les permanences puissent être accessibles aussi aux personnes qui ont un handicap moteur, on va faire en sorte que le site internet, lui, réponde à toutes les normes d’accessibilité, y compris en fonction du handicap moteur.

P : Il y a des électeurs qu’on oublie souvent dans ces cas-là, c’est les personnes qui ont un handicap mental ou bien un handicap psychique. Ils ont aussi le droit de voter ?

JB : Evidemment, ils ont le droit de voter. Et donc, c’est justement, à la limite, je dirais, peut-être le handicap le plus intéressant, le handicap mental, puisqu’il va inciter les candidats à rendre leur communication, le contenu de leur communication encore plus accessible et encore plus compréhensible. Et c’est quelque chose dont tout le monde a besoin, qu’on ait un handicap mental ou non.

P : On est avec Jérémie Boroy, ce matin, le président d’une toute nouvelle association. Votre association s’appelle « Aditus ». Et vous militez pour l’accessibilité, l’accessibilité de toute la campagne électorale de tous les candidats pour tous les types de handicap.

Présentateur : Jérémie Boroy, délégué général de l’association « Aditus », est notre invité ce matin. Votre association a lancé un appel pour l’accessibilité des campagnes électorales.  Vous êtes entendu, ou c’est un appel dans le désert ?

Jérémie Boroy : Eh bien, je trouve qu’il a finalement rencontré pas mal d’échos, puisque, depuis l’apparition de l’appel dans « Libération », il y a deux semaines, un certain nombre de personnalités politiques l’ont signé, comme par exemple Marie-Anne Montchamp, qui est aujourd’hui membre du gouvernement, comme Martine Aubry, premier secrétaire du parti socialiste,  comme Philipe Bas, ancien ministre en charge du handicap, comme Laurent Fabius, ancien premier ministre, etc. On a également…

P : Les candidats à la présidentielle n’ont pas signé encore ? Ni Eva Joly, les candidats déclarés, ni François Hollande ?

JB : L’objectif de l’appel était d’abord de mobiliser les formations politiques, les environnements des différents candidats, sachant que, aujourd’hui, tous les candidats ne sont pas encore déclarés ou connus. Donc, la question de l’accessibilité des campagnes n’appartient pas seulement aux seuls candidats, mais bien à ceux qui travaillent sur les campagnes électorales, ceux qui portent les messages autour de lui. Et, quelque part, cette accessibilité… Evidemment, la campagne pour les présidentielles, c’est un prétexte. Mais elle ne doit pas s’arrêter après le deuxième tour des présidentielles. Les partis politiques doivent également intégrer cette accessibilité dans leur fonctionnement quotidien.

P : Vous avez donc lancé cet appel dans le journal « Libération » pour l’accessibilité des campagnes. La gauche, la droite… Finalement, la réponse est satisfaisante ou insatisfaisante de la même façon ?

JB : Oui, oui, oui. Aujourd’hui, le changement de regard sur le handicap et sur la question de l’accessibilité est vraiment partagé par l’ensemble des forces politiques républicaines. Donc, il n’y a pas, a priori, d’opposition sur le principe de l’accessibilité. Maintenant, ce qui est important, c’est que, dans les faits, au moment de la campagne, tous les candidats, je dis bien tous les candidats, quels que soient leurs moyens, aient bien tous une démarche d’accessibilité. Si on regarde la campagne de 2007, on avait là une avancée puisqu’on avait le candidat Sarkozy qui faisait traduire ses meetings en langue des signes, et on avait Ségolène Royal, pour le PS, qui les faisait sous-titrer. Donc, c’était partiel et c’était pas totalement complet, mais il y avait une démarche. Maintenant, il ne faut pas que ça… Il ne faut pas se limiter au symbole. Il faut vraiment que tous les candidats puissent prendre en compte tous les handicaps pour que les électeurs n’aient pas à choisir leur candidat en fonction de leur accessibilité.

P : Parce que c’est deux candidats sur… je sais plus combien ils étaient en 2007. Mais, finalement, c’est très peu par rapport au choix politique qu’ont les citoyens valides.

JB : Complètement, oui. C’est complètement insuffisant. Et l’accessibilité, elle doit être intégrée dans les règles de fonctionnement de la démocratie et des élections.

P : Jérémie Boroy, combien ça coûte, finalement, tout ça ? Parce que c’est quand même une question d’argent. Combien ça coûte de rendre accessible un meeting ?

JB : Alors, je n’ai pas de tarifs précis en tête puisque tout est fonction du cadre de la campagne, du cadre du meeting, de son lieu, de l’heure, etc. Il y a beaucoup de choses qui jouent sur le prix. Mais maintenant, si vous voulez bien, on peut regarder les budgets habituels d’une campagne aux présidentielles. Un candidat de deuxième tour, il a un plafond qui peut aller jusqu’à 21 ou 22 millions d’euros.  On a un certain nombre de candidats qui ne vont pas jusque-là, mais qui ont quand même quelques millions d’euros à consacrer à une campagne électorale. On peut se dire que le coût de l’accessibilité, dans ce budget-là, ça sera pas grand-chose par rapport à d’autres dépenses.

: Jérémie Boroy, on parle de l’accessibilité des campagnes électorales.

Est-ce que, finalement, pour faire avancer cette question de l’accessibilité en politique, il ne faut pas qu’il y ait, un jour, des élus handicapés ailleurs que dans les mairies, où il y en a déjà quelques-uns ?

Est-ce qu’il est possible qu’en 2012, on voie arriver des candidats handicapés aux élections législatives ?

JB : Je le souhaite. Je souhaite que les formations politiques, notamment les plus importantes, qui ont les moyens d’assurer une certaine diversité de leurs candidatures aux législatives puissent favoriser la candidature de candidats qui ont eux-mêmes un handicap. Mais à la condition que ce ne soit pas pour servir de caution à leur parti politique. Que ce ne soit pas juste pour le symbole, mais que ces élus soient ensuite reconnus pour leurs compétences sur l’ensemble des sujets qui concernent n’importe quel élu, et pas seulement sur les questions d’accessibilité et de handicap.

P : On demande aux entreprises d’avoir 6% de travailleurs handicapés. On pourrait imaginer qu’on demande au Parlement d’avoir 6% d’élus handicapés ?

JB : C’est une idée parmi d’autres. Je ne sais pas si elle est…

P : On en est très loin. On en est très loin. On en est à zéro.

JB : On a bien eu la même démarche pour les femmes. On pourrait imaginer avoir la même démarche sur l’ensemble des critères de discrimination fixés par la loi, mais là, ça serait peut-être un peu laborieux.…

P : Ca vous parait souhaitable ?

JB : Non, ça me parait souhaitable de ne pas en arriver là. Il faut trouver un mécanisme incitatif pour que les formations politiques, d’elles-mêmes, prennent l’initiative de se rendre accessibles et de favoriser l’adhésion de militants qui ont un handicap à leur formation politique pour les former, et qu’ensuite, ce soient des cadres de demain qui deviennent candidats.

P : Vous avez des espoirs qu’il y ait un candidat aux législatives handicapé, du coté du PS ou de l’UMP, par exemple ?

JB : Là, de ce que je peux lire ici ou là dans la presse, il me semble qu’on avance, par rapport aux dernières élections. On voit davantage de candidatures de personnes qui ont un handicap, à l’UMP, au parti socialiste, et certainement dans d’autres formations politiques.

Je ne sais pas ce que donnent les dernières décisions pour les investitures, mais, en tout cas, on a beaucoup progressé aujourd’hui. On a banalisé l’idée qu’une personne qui avait un handicap pouvait être candidat.

P : Il y a des bruits qui courent comme quoi il y aurait des personnes handicapées, finalement, déjà aujourd’hui, à l’Assemblée nationale ou au Sénat…

JB : Beaucoup plus qu’on imagine.

P : Et que ces personnes-là ne voudraient pas dire leur handicap, en particulier du côté de la déficience auditive. Vous confirmez cette information-là ?

JB : Je confirme. Avec l’allongement de la durée de la vie et, du coup, l’allongement de la durée des mandats de certains parlementaires, il y en a évidemment certains qui commencent à être un peu sourds, ça c’est sûr.

P : Donc, il y a des sénateurs qui sont appareillés, on peut dire ça, Jérémie Boroy ?

JB : Je n’ai pas inspecté toutes les oreilles, mais je pense qu’il y en a, oui.

P : Donc, on peut dire que, finalement, ce handicap auditif, il reste encore une maladie honteuse.

JB : Complètement.

P : Et c’est peut-être par là qu’il faut que ça commence. C’est-à-dire que ceux qui sont déjà élus puissent dire « je porte une prothèse auditive », non ?

JB : On a en France encore un problème par rapport au handicap. On en a un peu honte. L’image du sourd renvoie encore à l’idiot du village, alors que dans d’autres pays, ce n’est pas du tout la même chose.

On peut le comparer aussi avec le taux de personnes équipées, qui ont des appareils auditifs. Mais là, je vois aussi qu’on a progressé par rapport à l’époque où il y avait des rumeurs persistantes sur la surdité du président de la République de l’époque, et toute une campagne de communication pour que surtout personne ne s’imagine que le président pouvait être sourd.

On avait même entendu un ministre de l’époque, que je ne citerai pas, sur le perron de l’Elysée, dire aux journalistes : « Enfin, le président ne peut pas être sourd, sinon, il ne ferait pas ce qu’il fait. » Ca m’avait choqué. Je pense qu’aujourd’hui, on n’entendrait pas ce genre de remarque.

P : Merci beaucoup, Jérémie Boroy, d’être venu nous voir ce matin sur l’antenne de Vivre FM. L’association dont vous êtes délégué général s’appelle « Aditus ». On trouve toutes les informations sur votre site internet, « aditus.fr ».

Merci, à bientôt, sur l’antenne de Vivre FM, puisque la campagne électorale, ça va bientôt démarrer.

 

Merci à TJ et SB pour la transcription !