Sourds : jusqu’à quand la société fera-t-elle la sourde oreille ? Médiapart

Apprendre à lire et à écrire, accéder au marché du travail, à l’information et à la culture ou encore communiquer avec le plus grand nombre : les sourds interpellent la société sur leurs difficultés. Mais est-elle prête à les entendre ? 

Choisir son cursus scolaire, téléphoner à ses proches, son médecin ou la CAF, obtenir un entretien d’embauche, regarder la télévision… La vie, si quotidienne pour les entendants, s’apparente souvent à un calvaire pour les personnes atteintes de surdité.

Bien sûr, l’époque pendant laquelle les professeurs attachaient les mains des enfants sourds derrière leur dos, pour les empêcher de signer, est révolue ; les chaînes de télévision sous-titrent désormais leurs programmes et la loi « handicap » de 2005 a fortement favorisé l’accès à l’éducation et au monde du travail des personnes sourdes et malentendantes.

Mais bien des progrès demeurent nécessaires pour intégrer la « communauté » sourde – plus de 300 000 personnes en France souffriraient d’une déficience profonde ou totale – à une société qui doit apprendre à écouter les signes de son malaise.

« Délaissés par les établissements scolaires classiques »

En trente années, l’éducation des enfants sourds semble avoir connu une véritable révolution. « La langue des signes a été interdite pendant près d’un siècle, de 1880 à la fin des années soixante, les sourds n’avaient pas accès à l’université », souligne Frédéric Brossier, directeur des études de l’Institut national des jeunes sourds de Paris (INJS). « Mais avec la loi Lang, dans les années quatre-vingt, nous avons observé un changement de pratiques dans la prise en charge des jeunes sourds. »

Pourtant, cette (r)évolution n’a pas, encore, réussi à mettre sur un pied d’égalité les élèves sourds et les entendants. « Avec l’ambitieuse loi de 2005, sur le handicap, les parents espéraient que leurs enfants sourds ne seraient plus stigmatisés et rejoindraient des établissements classiques, relève Frédéric Brossier. Or ce n’est pas si facile. Les instituts spécialisés, comme l’INJS, se remplissent aujourd’hui d’élèves délaissés par la filière classique et qui n’ont ni appris à lire, ni à écrire. » Pour le directeur des études de l’institut, les bases d’apprentissage – comme la lecture et l’écriture – qui n’ont pas été installées dès le début du parcours scolaire sont, par la suite, très compliquées à acquérir. Plus grave encore, ces lacunes pourraient provoquer, en parallèle, le développement de troubles du comportement.

 « Il faut accompagner les parents »

Pour Jérémie Boroy, délégué général de l’association Aditus, qui promeut la conception et le développement d’outils d’accessibilité, visant à réduire la situation de handicap des personnes sourdes ou malentendantes, l’éducation des jeunes atteints de surdité est « catastrophique ».

« Beaucoup de sourds souffrent d’illettrisme », regrette-t-il, en pointant du doigt le manque d’accompagnement des parents. « Pour améliorer l’éducation des enfants sourds, il faut cibler les parents qui ne savent pas toujours comment faire face. Pourquoi ne pas instaurer un congé de travail spécifique pour former ces personnes à la communication des sourds ? », propose le co-fondateur de l’association Aditus.

Faire comprendre à un jeune sourd, s’exprimant en langue des signes, que la langue française, orale et, plus que tout, écrite, sera essentielle dans sa vie privée et professionnelle n’est pas une tâche facile. C’est le défi que tentent de relever les enseignants de l’INJS, établissement public d’enseignement spécialisé, sous la tutelle du ministère chargé des personnes handicapées. Cette école accueille 250 élèves, de la maternelle au BTS communication graphique. « Beaucoup de jeunes sourds, maîtrisant la langue des signes, n’ont pas d’appétence pour la langue française orale, constate Frédéric Brossier. Nous essayons de leur expliquer qu’ils doivent se concentrer sur l’écrit qui est très important pour communiquer de manière différente ». Pour écrire des e-mails ou envoyer des texto, par exemple. Ou même, téléphoner !

« Dire allo » devant une caméra

Joindre ou être contacté par un sourd, par téléphone, est une expérience aussi incroyable qu’elle devrait être banale. L’association Aditus a inauguré, fin juin, le premier relai téléphonique public parisien, afin de permettre aux personnes atteintes de surdité d’appeler un entendant mais aussi aux entendants de joindre une personne sourde. Jérémie Boroy se dit surpris de la « rapidité avec laquelle les personnes se sont emparées du dispositif, gratuit, mais limité à quinze minutes par appel ». « 50 % des personnes, qui ont essayé, reviennent », affirme-t-il.

Au centre d’un local, ouvert au public cinq demi-journées par semaine, une caisse de transport d’œuvre d’art, en bois, dissimule un ordinateur muni d’une webcam performante et de deux enceintes. Les usagers peuvent « appeler » par texte, via un vélotypiste, lisant en simultané ce que la personne sourde tape sur le clavier, mais aussi par vidéo via un interprète ou un codeur.

Le sourd s’exprime alors en langue des signes devant la caméra : l’interprète retranscrit son discours, en français oral, à la personne entendante. Et donne les codes d’un appel téléphonique. « Dire « Allo », quel est l’objet de l’appel, faire une différence entre le vouvoiement et le tutoiement sont des habitudes que ne possèdent pas encore tous les sourds. Les interprètes permettent d’apprivoiser le service », explique Jérémie Boroy.

Mais rien n’est acquis. Le relai téléphonique est en cours d’évaluation : six mois pour faire le point sur les besoins et éventuelles adaptations. Deux cabines fixes, pourraient, d’ici trois ans, être installées à Paris, et les horaires, élargis à cinq journées entières par semaine – amplitude horaire toujours aussi contraignante pour des salariés. Autant dire que, pour les sourds, le téléphone dans tous les foyers, ce n’est pas pour demain.

« Nous ne sommes pas des malades »

Le développement des centres relais téléphoniques est l’une des actions politiques menées aujourd’hui par la Fédération nationale des sourds auprès des pouvoirs publics. Mais ce n’est pas la seule, selon Philippe Boyer, président de cette Fédérations regroupant 3 500 personnes, dans toute la France. Il y a la réforme de l’éducation, bien sûr, le « point noir » de l’intégration des sourds, mais aussi la lutte contre le dépistage précoce de la surdité, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui.

« Actuellement, il existe une prise en charge ultra-médicalisée du sourd qui amène le médecin ORL à considérer la surdité comme une maladie, une maladie qu’il faut donc soigner, avec la pose d’implants, notamment. Or nous ne sommes pas des malades », conteste Philippe Boyer. Pour lui, « la dimension humaine et sociale de l’enfant sourd n’est pas abordée » dans le processus de dépistage. Nous revendiquons d’être considérés comme des êtres humains avec une langue, une culture et une histoire. […] Les sourds sont une ethnie », prône-t-il.

« Pas de formation, pas de promotion interne… »

Quel est donc l’avenir de cette « ethnie », une « communauté » par son héritage culturel, qui rêve d’une vie « normale », comme d’autres d’une présidence normale ? Le sous-titrage à la télévision, l’accessibilité des musées, de certaines administrations et des transports, et maintenant du téléphone, représente un pas de géant. Mais, aux dires de tous, l’éducation, et l’accès au monde du travail pêche encore dans l’ignorance la plus totale des politiques et des médias.

Pour le président de la Fédération nationale des sourds, « malgré les incitations à l’embauche des personnes handicapées, les sourds sont massivement en recherche d’emploi ou victimes de discriminations sur leur lieu de travail : pas de formation, pas de promotion interne, communication réduite entre membres du personnel… »

Le changement, c’est maintenant ? Un nouveau service, pour accompagner l’insertion des candidats sourds à l’activité, a récemment été inauguré par l’entreprise toulousaine WebSourd, spécialisée dans les services à destination de la communauté sourde et malentendante et partenaire clé du relai téléphonique parisien : le portail d’emploi JobSourd.

Ce site est désormais accessible aux candidats sourds grâce à la traduction d’offres, CV et fiches de métier en langue des signes. « 15% des sourds ont renoncé à l’emploi, et beaucoup s’autocensurent dans le choix d’un métier », relève la responsable du projet, Nahia Jourdy. « La plateforme JobSourd permet désormais à un candidat sourd de lire une offre d’emploi, de relancer une entreprise, d’apprendre à argumenter sur la surdité et même d’obtenir un interprète pour un entretien d’embauche. »

Aux recruteurs de déposer leurs offres, moyennant un forfait variable, sur le site internet. ERDF, Orange, la Macif ou la SNCF… ont déjà franchi le pas. A bon entendeur…

Floriane Salgues

 

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