Jérémie Boroy, un entrepreneur normal

Soirée des lauréats du Réseau Entreprendre de Paris du 11 juillet 2017 : talk de Jérémie Boroy

Je suis quelqu’un d’assez chanceux.

Oui, parce que combien de fois vous vous êtes dit : « je préférerais être sourd plutôt que d’entendre ça » ? Devant les débats de la présidentielle ? En écoutant les arguments de votre banquier ? Ou votre belle-mère ?  Bon, bah moi, j’ai cette chance, je suis sourd.

Et pas sourd par hasard ou sur le tard. Non, non, je suis sourd de naissance.

Oui, parce que vous vous arrêtez souvent à « je suis sourd », mais tous les sourds ne se valent pas, non, non. Dans notre monde feutré, … la lutte des classes demeure.

Il y a d’abord les devenus sourds et les sourds de naissance, et là, ça n’a rien à voir.

Les devenus-sourds, eux, passent un temps infini à se parler d’une époque que les sourds de naissance ne peuvent pas connaître. Quand aux sourds de naissance, ils haussent les épaules en se disant que si on pleurait encore le télégraphe, internet n’aurait jamais vu le jour…

Et puis, il y a ceux qui maitrisent la langue des signes et la grande majorité des sourds qui, elle, ne le connaît pas. Si, si.

Bref, le monde des sourds, c’est la tour de Babel…

Et moi, là-dedans, je suis sourd de naissance et polyglotte en langues de sourds. Autant vous dire… la crème de la crème…

Là, vous vous dites, ouais, c’est bon, il a trouvé une bonne intro, mais il a dû en baver quand même…

Et c’est vrai qu’être sourd c’est un peu comme courir 20 marathons par jour.

Littéralement.

Par exemple, prenez les déjeuners des lauréats du Réseau Entreprendre : on est là, assis en rectangle. En intro de chaque réunion, Marie, Cyrille ou Thomas rappelle à tout le monde où je suis assis, pour que celui qui parle me regarde.

Oui, parce que je lis sur les lèvres…

Jusque là, tout va bien. Et là, le premier, en face de moi, parle de sa tréso qui va mal. Je bois ses paroles, je comprends, c’est mon cas.

Et puis son voisin lui emboîte le pas, lui donne les tuyaux. Là, ça se complique, je voudrais prendre des notes. Mais si je prends des notes, je perds le fil. Tant pis, je mémorise, au mieux.

Puis, c’est ma voisine, qui intervient. Là, ça devient franchement compliqué. Je dois opérer un tour de 90° pour la regarder. J’en viens à quasiment lui faire face. Je lui fais forcément un peu peur.

Et quand Armelle au bout de ma rangée décide de raconter à son tour son expérience, là, c’est foutu. Je ne vois plus rien. Et à moins de m’allonger sur la table, c’est mort, je ne comprendrai pas ce qu’elle dit.  Et en plus, je suis en sueur.

C’est à ce moment là que je décide que tant pis, je reprendrai le cours des échanges plus tard. Je prends le temps de noter ce dont je me souviens encore. D’enlever ma veste, d’aérer la chemise, de boire un coup. Le temps de récupérer.

J’en profite pour lire mes mails et c’est souvent à ce moment là que je reçois le mail d’un client qui m’annonce qu’ils seront 12 à la réunion de l’après-midi…

Et il n’est que 10h30… la journée va être longue…

Mais je n’en veux à personne, Vraiment. C’est comme ça. Imaginez vous, dans le même cas : vous êtes avec une amie bilingue en russe. Elle rejoint un groupe d’amis russes au resto.

Bon, au début, tout le monde fait un effort, vous parle un peu en français.

Votre amie vous traduit quelques blagues.

Et au bout d’un moment, la conversation s’emballe, ça prendrait trop de temps de vous traduire. On vous oublie.

C’est normal, je ferais pareil.

Donc oui, être sourd, c’est physique.

Et c’est peut-être pour ça, que, passé la trentaine, après une grosse expérience associative, 8 ans d’assistant parlementaire, quelques autres années chez SFR et un dernier tour en cabinet ministériel, j’en ai eu marre de devoir subir des réunions que je n’avais pas choisies.

Du coup, j’ai décidé que pour mes prochaines réunions, c’est moi qui parlerai.

J’ai décidé de monter ma boîte.

J’avais beaucoup entendu que pour être entrepreneur, il fallait :

  • aller vite,
  • improviser,
  • se tromper
  • et continuer.

Autant dire que pour quelqu’un qui lit sur les lèvres toute la journée, c’est quasiment une seconde nature.

Non, parce que vous pensez peut-être que lire sur les lèvres pour un sourd, c’est comme chanter pour un rossignol ? Mais pas du tout.

Lire sur les lèvres, c’est photographier chaque micro-seconde,

  • lire sur les lèvres, c’est deviner le mot qu’on a raté,
  • lire sur les lèvres, c’est anticiper le moment où notre interlocuteur va s’arrêter de parler,
  • lire sur les lèvres, c’est improviser une réponse à une question qu’on n’a décidemment toujours pas comprise après 3 tentatives…

Non, vraiment, les sourds – de naissance – sont des entrepreneurs nés !

Enfin, presque,…  si on exclue les problèmes de financement, de trésorerie, de clients, de fournisseurs, de management… Vous voyez ce que je veux dire… Mais c’est une autre histoire.

Alors, oui, j’ai voulu sauter le pas du militant politique à l’entrepreneur, et… je n’avais pas imaginé le plaisir que je prendrais à passer du côté des solutions. De ne plus être celui qui dresse les constats mortifiants, mais celui qui participe à éliminer les problèmes. Avant, j’étais le Jérémie des jérémiades, mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, j’élimine les problèmes.

Bien sûr, je n’y arrive pas tout le temps. J’ai d’abord dû apprendre mes limites. Je ne peux pas tout.

  • Les réunions à 12… je passe.
  • Les comptes rendus en direct… je passe.
  • Ceux qui parlent la bouche pleine… je passe.

En conclusion, J’aime ma boite, Aditevent.

Je ne suis pas encore en mesure de vous raconter LE gros succès, mais plutôt la suite d’une longue et chouette histoire de 40 ans, d’aventures et de rencontres que ma surdité, entre autres, a rendu possible.

Croyez-moi pour rien au monde, je n’y renoncerais.

Bien sûr, tous les sourds gèrent différemment et je ne suis pas là pour donner des leçons.  Un peu comme vous, quand vous avez monté votre boite, avec vos atouts mais aussi vos propres handicaps, on en est au même point.

Mais s’il vous venait encore à l’idée de parler de moi ou d’un autre en disant « c’est pas mal ce chemin parcouru … pour un sourd », dites-vous bien que probablement, à ce moment-là, déjà, sans en avoir l’air, je ne vous écouterai plus.

Croyez-moi pour rien au monde, je n’y renoncerais.

Bien sûr, tous les sourds gèrent différemment et je ne suis pas là pour donner des leçons.  Un peu comme vous, quand vous avez monté votre boite, avec vos atouts mais aussi vos propres handicaps, on en est au même point.

Mais s’il vous venait encore à l’idée de parler de moi ou d’un autre en disant « c’est pas mal ce chemin parcouru … pour un sourd », dites-vous bien que probablement, à ce moment-là, déjà, sans en avoir l’air, je ne vous écouterai plus.

Jérémie Boroy, entrepreneur chez Aditevent

"J'avais souvent entendu que pour être entrepreneur il fallait aller vite, improviser, se tromper et continuer. Autant vous dire que pour quelqu'un qui lit sur les lèvres toute la journée, c'est quasiment une seconde nature." Jérémie Boroy est le cofondateur de la SAS Les ateliers de l'accessibilité (Aditevent et Aditcom), structures d'accompagnement dans l’élaboration de stratégies d’accessibilité et leurs mises en œuvre. Il intervenait en juillet 2017 lors de la soirée des lauréats de Réseau Entreprendre Paris parrainée par Frédéric Mazzella, fondateur de BlaBlaCar.

Publié par Pour Les Patrons sur vendredi 15 septembre 2017

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