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Comment le SMS a changé la communication des sourds – Libération

logo LIBERATIONCette révolution-là est silencieuse, évidemment. Mais bien réelle. Jean-François, 33 ans, est sourd profond de naissance. Il ne peut plus se séparer de son téléphone portable. «C’est un enchantement. Avec les textos, mon handicap devient de moins en moins important.» Sur son mobile, Aurore, sourde sévère depuis ses 3 ans, reçoit des messages qui traitent d’une actualité brûlante : les garçons. «Très renfermée, exclue, pas intégrée» durant son enfance, cette joyeuse blonde de 21 ans a vécu le texto comme une libération. «J’en envoie entre 5 et 15 par jour.» Ils sont presque 500 000 comme ça en France : sourds sévères et profonds, et tous le disent, leur quotidien s’est profondément modifié quand la téléphonie mobile est arrivée.

On pourrait craindre le paradoxe, la mauvaise blague du portable pour sourds. Mais pour la communauté, les utilisations du mobile sont multiples, aussi nombreuses que les types de surdité existants. Il faut évidemment le vibreur, l’affichage du numéro, «pour ne pas passer trois heures à comprendre qui appelle». Reste le champion toutes catégories de la téléphonie sourde : le texto. «Les malentendants ont été les premiers à se l’approprier totalement», assure Jérémie Boroy, sourd de naissance et président de l’Union nationale pour l’insertion sociale des déficients auditifs (Unisda). Yanne, 50 ans, technicienne de laboratoire, a adopté «instantanément» ce moyen de communication «ô combien précieux», lien avec les deux communautés, sourde et entendante. Les sourds consomment les textos avec avidité, par centaines.

510 textos par mois. Simon, 24 ans, fait même des pointes jusqu’à «510» par mois. Lui lit sur les lèvres et tient à oraliser ses réponses. «Je tape constamment. C’est une autonomie qui m’a changé la vie. Je m’en sers pour dire que je serai en retard au boulot, pour organiser des matchs de badminton.» Pour draguer des entendantes, aussi… «Les filles entendantes ont un peu peur des sourds. Mais recevoir un texto, elles adorent ça. Et moi, ça m’a rassuré de ce côté-là.» Le plus difficile : «Obtenir le numéro de la fille…»

Recevoir le texto d’un sourd peut surprendre. La syntaxe est approximative, les bouts de phrase parfois en désordre. Ainsi celui qu’envoie Yohan, 24 ans, qui passe un bac pro informatique : «Après midi qu’est ce que je peux te voir après midi 14 h ?» Des incohérences inévitables, selon Hamadi Abid, directeur du Centre d’éducation du langage pour enfants malentendants (Celem), à Paris : «Les sourds sont privés de l’apprentissage du langage, alors ils approchent l’écrit avec un décalage énorme.» Et comme l’analyse Pierrette Pouliquen, mère d’une petite fille sourde et traductrice de Yohan, «ils pensent en langue des signes, puis essaient d’écrire en français. Alors cela donne des textos compliqués, un peu à l’envers».

Pour les malentendants, le SMS devait être le début de la révolution portable. Il en sera peut-être l’aboutissement le plus réussi. Car si la plupart des sourds, surtout les jeunes adultes, se baladent avec des téléphones de compétition photo/vidéo/mp3, les avancées technologiques leur semblent moins prometteuses que prévues. La première déception, ce sont les kits à induction, permettant de brancher le téléphone sur l’appareil auditif et de couper ainsi toutes les autres fréquences : apparemment parfaits pour entendre son interlocuteur dans une rue bondée, ceux-ci «coûtent 1 000 balles et se cassent en deux mois», rigole Jérémie Boroy.

Décevante 3 G. Deuxième déconfiture, beaucoup plus importante : les téléphones 3G (troisième génération) et leurs caméras permettant d’allier visage et voix. Ce progrès, les sourds, toujours dans le besoin de «visualiser ce qui est dit», l’attendaient depuis longtemps. «Pour l’instant, on peut juste faire joujou, agiter les bras comme un imbécile pour se dire coucou», poursuit Jérémie Boroy. Impossible de parler en langue des signes : «La transmission n’est pas assez bonne. Il faut toujours chercher la bonne lumière et, souvent, il faut tenir le portable d’une main parce que la caméra n’est pas ajustable !»

Tout ceci explique que le texto reste imbattable, égal de la messagerie instantanée sur Internet, dont la communauté malentendante abuse également. Les plus fortunés se tourneraient d’ailleurs vers les BlackBerry, ces produits hybrides, mi-assistants mi-téléphones, qui permettent de lire les mails n’importe où.

Charte d’engagement. Pour certains, ce serait une façon de se détourner du téléphone et de protester contre le vide dans lequel les trois opérateurs téléphoniques semblent avoir laissé le monde sourd, malgré une charte d’engagement signée en mai. «C’était juste un effet d’annonce. Ils disaient vouloir faire des téléphones aux critères spécifiques, mais ils ne les ont même pas testés sur un échantillon de sourds», enrage l’un des créateurs de la charte, qui signale que, «dans les agences, personne ne sait comment conseiller une personne malentendante». La seule boutique de téléphonie spécialisée dans les malentendants vient de fermer, «lâchée» par son opérateur. Certains malentendants, eux, s’engagent vers un autre combat : pouvoir appeler police, pompier et médecins par texto. «La vraie urgence», selon Yanne.

Gilles Wallon

 

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